43.
La Cassandre de l’Antiquité troyenne est en train de lire un livre à l’ombre de l’Arbre Bleu du Temps. Au-dessus d’elle, le soleil brille. Les herbes sont agitées par la brise. Des oiseaux invisibles font entendre leur chant.
Sur la couverture du livre est inscrit « Les aventures de Cassandre Katzenberg. »
La jeune fille s’avance vers elle d’un pas hésitant. Quand la femme en toge distingue la nouvelle arrivée, elle pose délicatement son livre.
— Tu n’as pas été longue. Un chapitre d’une page à peine. Tu dors deux fois par jour maintenant. Désormais, nous savons que nous pouvons nous retrouver à deux rêves d’intervalle.
— Est-ce que vous avez réellement existé ou êtes-vous juste une légende ?
— À ce stade cela n’a plus d’importance. C’est ton imaginaire onirique qui me donne consistance. Voilà la suite de ma leçon. Retiens bien cette phrase : « La réalité, c’est ce que tu crois. »
L’adolescente essaie de bien saisir tout le sens de ces mots, puis demande :
— Et en dehors de mes croyances, qu’y a-t-il ?
— Tout n’est que croyances. L’histoire passée et l’histoire future. Tout part toujours d’une idée inventée par un individu. Ensuite seulement l’univers se débrouille pour faire exister ce scénario imaginaire.
La jeune fille aux yeux gris clair digère ce concept.
— Qui sait si ce n’est pas Homère qui a inventé Ulysse ? Platon qui a inventé Socrate ? Saint Paul qui a inventé Jésus-Christ ? reprend son aînée.
— En tout cas ce n’est pas moi qui ai inventé l’attentat dans l’usine EFAP.
— Qui sait ?
La Cassandre de l’Antiquité éclate de rire.
— Non, je plaisantais. Tu ne savais même pas que cette usine existait, n’est-ce pas ?
— Il y a forcément des choses qui existent au-delà de nos croyances, de nos légendes, de nos propagandes et de nos projections.
La prêtresse a un geste gracieux du bras où est enroulé le serpent.
— Moi aussi j’ai voulu le croire.
La Cassandre antique sourit. La Cassandre moderne grimace :
— Je ne veux plus connaître l’avenir. Je veux juste qu’on me fiche la paix.
— As-tu le choix ? Ai-je eu le choix ? Quand j’ai reçu le don de vision du futur, c’était censé être un cadeau. Les cadeaux, on ne peut pas les refuser.
— Et si, tout en sachant le futur, je me taisais ?
— Tu souffrirais.
— Si j’en parle, je souffre aussi, non ?
— En effet, c’est un jeu où l’on est toujours perdant.
— Cela porte un nom ?
— « Visionnaire ».
— Visionnaire…
— Tu veux que je te dise le plus important ?
L’ancienne Cassandre se penche à nouveau et articule tout près de l’oreille de l’adolescente :
— Savoir et ne pas pouvoir convaincre les autres c’est peut-être frustrant, mais ne pas savoir et vivre comme les autres c’est bien pire.
Elle joue avec son serpent et poursuit :
— Apprécie ton pouvoir.
Puis son regard devient dur.
— Apprécie-le, ou tu le perdras.
— Qu’est-ce que j’ai à gagner ?
— Savoir qui tu es vraiment. C’est le seul objectif de chaque vie.
La voix de la Prêtresse enfle peu à peu pour devenir un grondement de tonnerre.
— Car il n’y a que cela qui compte : « savoir qui tu es vraiment ».